Face à l’incurie de l’État, mutuelles et collectivités créent des centres de santé

Entretien croisé de Marie Piqué, vice-présidente de la région Occitanie en charge des solidarités et de Sylvie Dubois, présidente du Groupe Entis Mutuelles et vice-présidente déléguée à la santé de la région Centre Val de Loire.

L’État est censé assurer une politique nationale de santé publique permettant à tous les citoyens d’avoir accès aux soins. Pensez-vous qu’en 2021 cette fonction soit remplie ?

Marie Piqué : Tous les clignotants sont au rouge ! L’incapacité gouverne­mentale face à la pandémie de Covid et les promesses non-tenues vis-à-vis des soignants, le manque de lits d’hôpitaux et leur constante sup­pression, les conventions généralisées de tiers payant auxquelles s’opposent les lobbys médicaux, le non-remplacement des médecins libé­raux qui partent à la retraite, l’extension de déserts médicaux dans les campagnes et les quartiers populaires, le désarroi des citoyens dans l’ac­cès aux soins pour trouver un médecin, la sélection impitoyable des étudiants en médecine alors que, justement, on manque de médecins… Même si la réponse aux besoins de santé publique ne fait pas partie des compétences obligatoires des collectivités locales en général et de la Région en particulier, nous refusons de rester les bras croisés.

Sylvie Dubois : Pendant la pandémie que l’on surmontait grâce à la Sécurité sociale et aux services de santé, pendant que les gens applaudis­saient aux fenêtres, le gouvernement continuait à fermer des lits d’hôpitaux et à mener sa politique de casse du service public de santé.

Est-ce une situation inéluctable ?

MP : Bien sûr que non. Nous en faisons la démonstration : nous avons mis en place un programme d’aides financières au regroupement des méde­cins en centres de santé ou en maisons de santé. Et pour 2021, nous proposons de créer 120 regroupements supplémentaires sur l’ensemble de la région, de recruter 200 médecins salariés. Ces choix politiques vont nous permettre de mieux lutter contre la désertification médicale. Mais nous proposons en outre de maintenir et développer les hôpitaux de proxi­mité que menace le plan de santé d’Emmanuel Macron.

SB : Ce n’est donc pas inéluctable, c’est un choix politique. Face aux dé­serts médicaux, à la démographie médicale, et lasses d’attendre des so­lutions nationales, les régions ont en effet la possibilité de palier les manques bien que ce ne soit pas leur rôle. Certaines le font et c’est béné­fique notamment dans les régions plus rurales. De plus, les centres de santé qui fonctionnent avec des médecins salariés donnent une image de la santé moins mercantiles que l’offre privée. Mais quand les régions fi­nancent, c’est de l’argent public local qui finance. Il faudrait que l’État finance les centres de santé municipaux ou mutualistes.

Les mutuelles « complémentaire santé » régies par le Code de la mu­tualité interviennent régulièrement dans l’offre de soins, notamment en optique, dentaire, et soins infirmiers. Que pensez-vous de ces structures de proximité ?

MP : L’importance du mouvement mutualiste en France est une originalité et une composante importante du mouvement ouvrier dans notre pays. En tant qu’élus, nous apprécions que ces organisations de l’économie sociale et solidaire ne limitent pas leur action au remboursement complémentaire des soins. Les mutuelles sont présentes sur le terrain de l’accès aux soins à travers leur réseau de centres optiques, de centres dentaires, de ser­vices de soins infirmiers ou de soins à domicile. C’est un apport non négligeable à une politique d’accès aux soins pour tous dans l’esprit de la création de la Sécurité sociale en 1945.

Est-ce utopique d’imaginer une convergence, des partenariats ?

MP : Et pourquoi pas ? Il y a une évolution des partenariats avec les col­lectivités, notamment avec la mise en place des SEMOU (Sociétés d’économie mixte à objet unique). Le poids des collectivités locales est renforcé dans ces nouvelles structures. On peut imaginer des partenariats entre les collectivités locales et les mutuelles, et d’autres organismes qui souhaiteraient se joindre à ce mouvement, dont l’objectif unique serait de faciliter l’accès aux soins des citoyens.

SB : Je suis convaincue qu’il pourrait y avoir de vraies croisées de compé­tences puisque nous partageons avec les collectivités une démarche à but non lucratif pour offrir l’accès aux soins à tous, dans le respect des tarifs de la Sécurité sociale, dans l’esprit de l’économie sociale. Les mutuelles pourraient apporter leur expertise dans la gestion des centres de santé.


Article extrait du numéro #94 du magasine Bonne Santé Mutualiste des Mutuelles de France Unies.

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